Exposition Fondation Carzou Manosque, été 2004

Une mystique de la dissolution de la forme dans le fond

Alain Le Métayer, Directeur du service de développement culturel de la Ville de Manosque Ville du Livre (04)

Il y a quelque chose de profondément mystique dans le travail de Pascal Fancony. Mystique au sens que lui donne Flaubert quand il écrit : « Je suis mystique au fond et je ne crois en rien » ; donc surtout pas religieux.

Ici, l’œuvre est le contraire de la mise en scène d’un discours qui cherche à persuader de rejoindre une croyance encadrée par un appareil dogmatique. En cela, elle est radicalement différente de la grande peinture catholique de la période baroque. Celle-ci a eu, certes, l’immense mérite de dépasser la contradiction entre le sensible et l’intelligence en montrant que dans la sensualité même de la chair de la peinture gisait un sens proprement indicible par d’autre moyen. Pourtant elle reste totalement au service d’une rhétorique de la propagande dirigée en grande partie contre un protestantisme qui fait du rapport à Dieu un acte réflexif et individuel.

Elle se distingue aussi de l’oeuvre d’un certain nombre d’artistes des années 50-60, artisans d’un véritable renouveau d’un art sacré, à l’exception sans doute d’un Soulages ou d’une Aurélie Nemours entre autres. Car, dans ces deux cas, c’est la figure ou la forme, même quand celle-ci est déterminée par la couleur et pas seulement par le dessin, qui est médiatrice du sens.

Tout à l’inverse, chez Fancony, la figure se dissout totalement dans le fond, rapprochant ainsi son travail de celui des peintres américains de la côte Ouest tel Mark Rothko, de toute évidence influencés par le bouddhisme Zen dans la conception de l’espace pictural comme champ coloré (color field).

Plus paradoxalement peut-être, en apparence, ce que met en œuvre l’artiste est finalement assez proche du travail des peintres d’icônes. Ceux-ci trouvent, à leur manière, une issue à la querelle entre iconodules et iconoclastes, en acceptant radicalement, d’une part que la figuration du Christ et des Saints soit encadrée par des règles de production très strictes qui transforment les figures en stéréotypes, d’autre part que l’accent principal soit mis sur le fond, souvent en or pur, de l’icône, et sur l’accumulation des tableaux en une iconostase, véritable installation conceptuelle.

De façon semblable, Pascal Fancony s’impose, cette fois-ci de lui-même, des règles de production picturales extrêmement contraignantes (format, construction, rythmes, colorimétrie) qui aboutissent à une disparition quasi totale de la figure dans le fond, faisant de la toile un espace non pas expressif mais réflexif.

Ainsi, l’œuvre se présente-t-elle moins comme porteuse de sens en elle-même que comme un support ou un miroir à une signification mystérieuse que projette sur elle le regard méditatif ou de prière du spectateur.

Ou pourrait dire, en référence au travail d’Aurélie Nemours, que la couleur portée ici à son point d’intensité maximale, à son degré extrême de pureté alchimique, en devenant ainsi « Couleur debout », au lieu de simplement exciter la rétine, soutient le regard au sens où, cette fois dans une conception Levinassienne, les regards des amants se soutiennent l’un l’autre.

La couleur ici n’est point esthétisante. Pascal Fancony, comme tous les artistes qui comptent, propose une véritable éthique, ou, mieux encore, une véritable mystique du regard.